Dans notre société, avoir de l'électricité est devenue aussi naturelle que de tourner le robinet pour avoir de l'eau (potable de surcroît) : une sorte de dû, de logique indiscutable. On appuie sur l'interrupteur de la lumière, de la télévision, de l'ordinateur sans même imaginer que ces instruments ne puissent s'allumer, tellement c'est improbable voire quasiment impossible de nos jours. Je suis pareil, habitué à ces gestes quotidiens que l'on fait sans y penser, sans avoir conscience de ce qu'ils représentent vraiment et de ce qu'il y a en amont.
En Haïti, c'est tout le contraire car ici l'électricité est un bien plutôt rare. Vraiment ? Vraiment. Le réseau électrique n'est pas privatisé ce qui signifie que l'état possède la compagnie de production électrique appelée EdH pour “Electricité de Haïti”. Mais en raison du manque d'entretien des centrales électriques et du réseau dans sa globalité ainsi que de l’obsolescence des machines et infrastructures, l'approvisionnement électrique est piètre, les pertes élevées et la disparité dans la distribution du courant très grande. Donc à Port-au-Prince et les grandes villes ça va, ailleurs beaucoup moins. Par exemple, après le dernier ouragan, il a fallu attendre 2 semaines pour que l'électricité soit rétablie dans la commune de Léogâne. Mais tout cela n'est pas très parlant donc nous allons un peu étayer tout ça avec des chiffres.
Selon notre ami wiki (donc toujours à considérer avec précaution), Haïti possède la moins bonne couverture électrique de l'hémisphère ouest (donc Amérique du Nord, du Sud et Centrale réunies) avec seulement 12.5% de la population qui a un accès régulier (et enregistré) à l'électricité. Ce chiffre se monte à 25% si l'on considère les connections illégales. En effet, les habitants ont l'habitude de se relier manuellement au réseau avec leurs propres câbles (et donc de manière non autorisée) pour avoir de l'électricité mais sans la payer. En comparaison, à Port-au-Prince la capitale, la couverture est de 45%.

L'électricité provient à 70% de central thermique (i.e. on utilise de l'essence pour faire tourner des moteurs pour ensuite créer l'électricité) et à 30% du domaine hydroélectrique (mieux :-), cf schéma ci-contre). Cela rend donc la production électrique terriblement dépendante du prix du pétrole. Finalement, la durée moyenne quotidienne d'approvisionnement en électricité est d'environ 10 heures mais jamais en continu.
Il y a donc 3 moyens principaux pour avoir de l'électricité : soit on peut se raccorder au réseau boiteux, soit on a une génératrice, soit encore des batteries.
La génératrice
La génératrice est une boite plus ou moins grande selon la puissance de sortie que l'on désire fournir et contenant un moteur fonctionnant à l'essence. Lorsqu'il tourne, celui-ci entraîne en rotation un autre moteur, mais électrique cette fois, qui crée une tension alternative à ses bornes. C'est le même principe que les turbines des barrages (cf schéma du barrage) qui sont utilisées pour transformer l'énergie mécanique de l'eau entraînant les pâles, en énergie électrique. Cette énergie se présente sous la forme d'une tension qui est ensuite élevée à l'aide d'un transformateur pour être injectée sur le réseau électrique à travers les lignes à haute tension. Dans notre cas, la génératrice fournit du 110V alternatif (chez nous c'est du 220 V) sur lequel on peut venir se brancher avec une prise conventionnelle.
Les batteries

C'est un peu plus compliqué dans ce cas, mais grossièrement les batteries fournissent de l'électricité quand le réseau est coupé. Les batteries constituent un stockage de charges donc d'énergie électrique qu'elle peuvent restituer si on branche une charge à leur borne (par exemple une ampoule) mais uniquement sous forme continue : tension continue et courant continu. La tension donnée par les batteries est continue (en opposition à alternative), constante (cas idéal) et déterminée (par ex. 12V DC pour des batteries de voiture). Cela signifie que les batteries doivent être chargées à leur tension spécifique (12V dans notre exemple) et ne peuvent donc pas l'être à n'importe quelle tension, ni à n'importe quel courant sous peine de destruction de la bête. Mais pour les charger, il faut avoir de l'électricité :-D, donc soit utilisé le réseau de 110V alternatif ou une génératrice de 110V alternatif. Cela signifie qu'un autre animal est nécessaire entre deux pour descendre la tension alternative de 110V à une tension continue de 12V (toujours dans notre exemple) : c'est un transformateur (photo ci-dessous).

Le but est donc de charger les batteries quand le réseau électrique fournit du courant et lorsque celui-ci est coupé, c'est les batteries qui prennent le relais en fournissant l'énergie nécessaire pour alimenter les appareils électriques. Malheureusement, une génératrice et des batteries sont tous deux au dessus du budget de la majorité des haïtiens, d'autant plus qu'au coût propre de la génératrice s'ajoute celui de l'essence.
Ces désagréments s'appliquent également à l'industrie et entre autres aux personnes voulant créer une entreprise. En ayant des coupures intermittentes de courant durant un total de 14 heures par jour, vous êtes obligés d'au moins investir dans une génératrice pour faire fonctionner vos machines et autres appareils électriques durant les heures de travail afin que vos employés soient productifs. Cet apport sporadique d'électricité est donc un frein certain au développement et pourrait en partie expliquer le fait qu'en 1998, le secteur primaire (agriculture, pèche, extraction de minerais) occupait 44.5% de la population, le secteur tertiaire (administrations, hôpitaux, écoles,...) 42.7% et le secteur secondaire (industrie, manufactures, usines, tourisme,...) seulement 12.8% [Source : Haïti : Mon livre de géographie 2, 2006, Edition Henri Deschamps].
Dès lors, la création de PME locales est rendue complexe pour des raisons financières et pratiques. De plus, ce genre de services boiteux n'est pas pour attirer des entreprises étrangères susceptibles d'améliorer un temps soit peu la situation économique du pays.
Et sinon, qu'est-ce que cela implique pour la vie de tous les jours ?
L'utilisation d'un frigo, même si il constitue un achat au-dessus des moyens de la majorité des gens, est rendue quasiment inutile. En effet, sans génératrice, le frigo ne peut pas fonctionner pendant 14 heures par jour. A cause de la température de 30 degrés en moyenne mais surtout de l'humidité ambiante de 80%, la moisissure s'insinue alors partout et excessivement rapidement empêchant de garder les aliments plus d'une nuit (même bien emballés). Les aliments à cuisiner autre que le riz doivent donc être achetés le jour même, chaque jour
De plus, quand la nuit tombe (et que le courant est lui tombé depuis longtemps ^^), vous vous retrouvez dans le noir complet (mais vraiment complet) et n'avez entre autres choix que d'allumer une lampe à huile, aller vous coucher, vous rapprocher d'une échoppe illuminée en bord de route (rare), aller chez un ami qui a de la lumière (rare) ou rester dehors pour discuter à la lueur des étoiles et servir de festin aux moustiques.
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| Prise de 7sec à 19h avec une moto à l'horizon |
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| Prise de 7sec à 19h au même endroit mais avec la lumière d'une voiture :-) |
Et mieux vaut être prévenant car si vous n'avez pas de lampe de poche en rentrant tard d'une visite ou du travail et ben “il va faire tout noir” et aucun moyen d'y voir clair. Certes c'est l'occasion d'aller au lit tôt mais ce manque de lumière est plutôt pénalisant pour les enfants qui ne peuvent de ce fait pas lire ou jouer après 18h00.
Et puis je me suis posé la question :
“Après tout, comme il y a 100 ans, les tous premiers ménages étaient éclairés à l'électricité, on peut présumer que vers 1920 les foyers à la montagne n'avaient pas non plus l'électricité. Certainement même qu'ils s'éclairaient à la lampe à huile et grâce au feu (sans plus de certitudes néanmoins, si d'ailleurs quelqu'un a des précisions quant aux dates et moyens utilisés à l'époque pour s'éclairer, je suis preneur)."
Donc oui, c'était il y a longtemps. Mais cela n'a pas empêché les suisses (et les européens), aussi basique leur situation eusse-t-elle été à l'époque, d'amener le pays là où il en est actuellement. Et le fait de vivre sans électricité n'induisait pas forcément que les gens vivaient mal; ils vivaient juste sans, autrement. Donc Haïti en est à ce stade dans son processus de développement qui continue son cours (d'où appellation de pays en voie de développement), mais qui n'implique donc pas forcément qu'un niveau de vie élevé pour tous est inatteignable.
Dans tous les cas, il me semble que l'amélioration de l'approvisionnement électrique ne pourrait induire que des effets bénéfiques sur la situation générale en Haïti, depuis le particulier jusqu'aux entreprises en ouvrant de nouvelles perspectives de développement. Mais des mots à la réalité, il n'y a pas qu'un pas même si les choses semblent néanmoins avancer [
http://ayitinews.com/banque-mondiale-125-millions-pour-haiti/].